Dans cette série « ESS et territoires » du podcast Rydge Conseil, nous décryptons avec nos invités les tendances et les pratiques actuelles de l'économie sociale et solidaire. Nous donnons la parole aux acteurs de l'ESS et des territoires avec pour objectif : vous aider à entreprendre et à valoriser vos initiatives innovantes. Soyez les bienvenus, ce podcast est fait pour vous.
Le sport ne se résume pas aux médailles ou aux records. Chaque compétition, petite ou grande, laisse une empreinte souvent durable sur nos villes et nos villages : les transports, les routes, le logement, la restauration, l'environnement. Le sport peut être un puissant moteur de développement pour les territoires, mais à quelles conditions et avec quelles précautions ? Notre décryptage s'appuie sur un exemple emblématique : les Jeux olympiques d'hiver prévus en France en 2030.
Pour nous éclairer dans ce premier épisode, deux invités. J'accueille d'abord Séverine Desbouys. Bonjour.
Bonjour.
Vous êtes Senior Advisor chez Rydge Conseil. Vous êtes également entrepreneure. Vous êtes aussi ancienne championne cycliste, plusieurs fois maillot à pois, de meilleure grimpeuse sur le Tour de France. Vous connaissez bien les problématiques du sport et des territoires en matière d'attractivité et de durabilité. À vos côtés, Nicolas Lovera, bonjour.
Bonjour.
Gérant de la société Playgones, vous êtes consultant en aménagement ludique et sportif. Vous accompagnez les collectivités sur ces différents sujets.
Alors, quand on dit que les compétitions sportives, et ici tout particulièrement les Jeux olympiques, permettent au territoire de se transformer, de se moderniser, comment ça se traduit concrètement ?
Séverine Desbouys : je pense que le meilleur exemple chaque année, c'est le Tour de France masculin et féminin, où, quand un territoire souhaite pouvoir recevoir, il doit répondre à un cahier des charges avec toute une approche concernant les routes, la qualité de ses routes, la qualité de son hôtellerie, de sa restauration, car des événements comme cela permettent d'avoir un afflux de touristes et un gros focus sur le plan de la visibilité. La même chose dans le cadre des Jeux olympiques, où on va être amené, notamment sur 2030, à repenser les problématiques de DPE et donc d'habitation, d'accès aux stations. On sait que les stations ont un vrai problème de largeur des routes, donc c'est un sujet qui est travaillé, le wifi, parce qu'aujourd'hui c'est toute une problématique aussi d'accession au niveau des stations. Ces investissements seront les bienvenus puisqu'on le sait, les besoins sont souvent importants dans ces zones de montagne.
Exactement. Là, on est maintenant à cinq ans des Jeux olympiques 2030, et pour certains la complexité c'est de dire comment demain, justement, ces stations qu'on voit dans la presse fermer les unes après les autres pour les stations en dessous de 1200 m, comment demain on peut se projeter, parce que pour certains ça reste aussi des opportunités. Et les régions sont très impliquées, notamment la Région, qui a annoncé investir plus de 300 millions d'euros et a reçu les différentes entreprises du territoire pour leur évoquer le souhait qu'elles puissent se positionner sur cette rénovation et cet accompagnement, sachant qu'elle serait le financeur. Alors les chantiers, on le voit, vont être nombreux et variés.
Le risque, tout de même, qu'on peut pointer assez vite, c'est celui du court terme, du feu de paille : un aménagement qui ne soit réalisé que pour les Jeux olympiques d'hiver. Quelle est, selon vous, Nicolas Lovera, la bonne échelle de temps à viser ?
Quand on parle de Jeux olympiques, on ne parle pas d'héritage qui va arriver tout de suite. On va avoir un long terme, en fait, une vingtaine, une trentaine d'années, pour voir si les apports qu'on a amenés sur ces Jeux olympiques portent leurs fruits. Et donc c'est vraiment sur le long terme qu'il faut compter. Donc on verra le retour sur investissement des Alpes 2030 aux alentours de 2050-2060, pas avant. Il ne faut pas s'attendre à une transformation massive, mais l'attractivité du territoire, elle, va se construire sur le long terme. Sur des aspects très concrets, on va mesurer ça sur l'attractivité, sur le nombre de personnes qui vont monter en station, sur le nombre d'individus et d'usagers qui vont utiliser les stations en hiver, mais surtout sur la transformation — on parlait de transformation climatique juste avant — et sur la transformation de la montagne à 360°. Qu'est-ce qu'on va en faire avec le réchauffement climatique et les transformations de ces stations à 1200 m, qui auront peu de neige en 2050 et qui vont devoir se réinventer complètement ? Alpes 2030 doit servir de détonateur pour ça, pour proposer quelque chose, une transformation, et accompagner une transformation qui ne se serait peut-être pas faite sans les Jeux olympiques et sans la prise de conscience qu'on va devoir amener. On rattache les Jeux olympiques Alpes 2030 aux habitants de la montagne, au cœur de ce territoire-là, et on va tout faire, en tout cas, pour que cet outil-là puisse apporter quelque chose et du changement très positif sur tous les éléments qu'on a déjà évoqués précédemment.
Séverine Desbouys, vous partagez cette vision de long terme ?
Oui, tout à fait. Si vous écoutez le propos d'Edgar Grospiron, qui est très à l'écoute des montagnards, qui est effectivement le président des Jeux olympiques 2030, il est dans cette logique : les Jeux olympiques, c'est effectivement les Alpes, mais pas que. Ça doit servir justement de laboratoire et de démonstrateur pour l'ensemble des massifs montagneux. Aujourd'hui, au moment où il y a toute une polémique disant « mais il n'y aura plus de neige, donc à quoi servent aujourd'hui les Jeux », où on parle de sports supplémentaires comme l'escalade, le vélo... On a rappelé, notamment dans le congrès du domaine skiable, qu'on considérait qu'il y avait encore beaucoup de neige, et surtout qu'on n'avait jamais eu autant les moyens aujourd'hui pour préserver justement cette neige, avec cette innovation où on peut maîtriser le débit de l'eau, on peut savoir au niveau de la température, au niveau des glaciers, protéger aussi les glaciers. On voit maintenant des couvertures pour accompagner les glaciers, pour préserver cette neige en altitude. Et au niveau de la végétation, mieux travailler sur cette végétation, qui peut préserver aussi l'eau et la neige aujourd'hui.
Et penser la montagne comme une destination quatre saisons ?
Exactement. Je pense que pour des stations, par exemple comme Tignes, on est dans cette approche quatre saisons ; potentiellement sa voisine Val-d'Isère, beaucoup moins, mais la pandémie en 2020 a permis à Val-d'Isère de se découvrir une vraie attractivité, notamment sur l'été. D'où ce côté « se dire », au niveau des villageois — parce que ces stations, ce ne sont pas que des vacanciers, c'est aussi avant tout des gens du territoire — et accompagner les gens pour se projeter et se dire : voilà tout ce qu'on peut faire 365 jours par an. Accompagner ces gens, c'est-à-dire la population sur place, ça c'est un aspect qui est très important de ce point de vue-là.
Le futur village olympique à Briançon, dans les Hautes-Alpes, est un bon exemple, Nicolas Lovera ?
Effectivement, sur ces Jeux, on a une particularité : on a deux villages olympiques, un à Nice et un à Briançon. Celui de Briançon va se situer dans le fort au-dessus de Briançon. C'est un fort qui est patrimoine de l'UNESCO, un fort qui n'est pas très accessible — vous y allez quand vous êtes touriste, etc. Et là, l'objectif de cet équipement, c'est d'en faire le village olympique dans un premier temps, mais dans un second temps, d'en faire un nouveau quartier de la ville. Donc pour faire ce nouveau quartier de la ville, il faudra effectivement le relier entre le bas et le haut de la ville, donner des activités qui vont donner envie d'y monter, créer des nouveaux usages sur cet équipement qui, aujourd'hui, n'en a pas forcément. Vous avez une via ferrata au pied du fort, mais pas grand-chose d'autre.
Donc qu'est-ce qu'on va laisser après ces Jeux olympiques, un événement qui va durer une quinzaine de jours ? Et qu'est-ce qu'on laisse sur ce territoire-là en dehors de ça ? Et c'est là qu'on doit penser aux futurs usagers, aux habitants de cette ville et aux gens qu'on veut y faire venir, et, d'une certaine manière, éviter autant que possible certaines erreurs d'Albertville 92, la dernière fois que la France a accueilli les Jeux olympiques d'hiver.
Les Jeux olympiques d'Albertville, ce sont des jeux, entre guillemets, du passé. Depuis, on a effectivement eu les Jeux olympiques de Paris 2024, qui ont montré une autre image des Jeux olympiques, une autre dynamique. On a cette chance d'avoir cette expérience-là en France et de pouvoir prendre tous les aspects positifs de ces jeux pour faire quelque chose d'extraordinaire aux Alpes 2030.
Et du point de vue des aménagements, à Albertville, il y a eu quelque chose qui était un peu raté ?
Bah, aujourd'hui, Albertville, c'est une ville de passage. Vous ne vous y arrêtez pas, vous montez en station, ça ne donne pas envie de s'y arrêter. Le village olympique est très gris et la ville n'est pas belle, donc on va devoir faire les choses différemment pour donner envie d'y aller. Effectivement, on est passé à côté de choses parce qu'on a fait comme ça pouvait se faire précédemment. Donc là, on doit inventer, créer et proposer des nouvelles orientations, qui soient directement pensées sur le long terme dès le départ. Qu'il réponde à la problématique des Jeux olympiques tout de suite, mais qu'après il soit pensé sur le long terme : qu'est-ce que ça va être, Briançon en 2050, avec le réchauffement climatique, et qu'est-ce que ça va être, Briançon, avec une population qui potentiellement va croître et s'agrandir, on l'espère ? Qu'est-ce qu'on propose pour accompagner ce changement du territoire ?
Justement, toute la question est de savoir comment faire, comment s'y prendre. Quelles sont, d'après vous, Séverine Desbouys, les conditions à remplir pour que les Jeux olympiques d'hiver 2030 soient un vrai levier de transformation pour les territoires, et que ce levier soit durable ?
Alors, il y a, je pense, selon moi, le fait d'impliquer les locaux. Je pense que ça, c'est essentiel. Dans le cadre effectivement de 2024, on a vu beaucoup d'intervenants, de prestataires, de consultants du monde entier. Là, on est sur un sujet de montagne, on ne bouge pas, ce n'est pas un spectacle, c'est avant tout être attaché à ces villages qui, aujourd'hui, sont alimentés et fonctionnent beaucoup par le biais du tourisme. Mais s'il n'y a plus de neige, c'est un modèle économique complètement différent. Donc il y a aujourd'hui des groupes, comme le cluster Montagne, Montagne Maker, entre autres, qui sont des groupes qui réunissent l'ensemble des locaux, mais toutes les entreprises en fait qui touchent à la montagne et à l'économie, qui se réunissent et qui font des team building pour se dire : voilà, c'est quoi les clés demain pour se projeter et faire le quatre saisons, tout en acceptant une certaine innovation dans le cadre des transports, dans le cadre de la construction, mais en faisant des Jeux olympiques 2030 un levier d'habitation durable, jusqu'à se projeter demain en 2050 et en se disant : si demain on refait les Jeux olympiques en 2050, est-ce que tout ce qu'on aura structuré pourra justement pérenniser ces Jeux ?
La population, les collectivités locales aussi ?
Les collectivités, on voit qu'aujourd'hui les départements ont une implication très forte, donc les régions, les départements — les départements de Savoie et Haute-Savoie sont très impliqués, le département du Var aussi, parce qu'il a aussi les Alpes du Sud. Ils sont à la fois financeurs, mais à la fois au contact de la population, pour pouvoir pérenniser aussi tous ces nouveaux leviers d'innovation.
Cela dit, contrairement peut-être aux Jeux olympiques de Paris, pour lesquels d'ailleurs, Nicolas Lovera, vous avez travaillé, l'implication de la population, des collectivités, éventuellement, en tout cas de la population hors des zones de compétition, ne sera peut-être pas évidente ?
Elle ne sera pas évidente parce que ce sont les Jeux olympiques d'hiver. Les sports d'hiver, c'est un sport qui touche moins de personnes que toutes les pratiques estivales. C'est pour ça que c'est intéressant, selon moi, d'amener des pratiques qui peuvent être différentes et « hors neige » sur ces Jeux olympiques, pour un aspect de modernité.
Par exemple ?
Par exemple, l'escalade, comme vous avez pu le dire tout à l'heure, ou des expériences en vélo, etc., qui peuvent être complètement connectées à ces jeux, mais qui vont être nouvelles et qui vont apporter des débats. Ça va être intéressant de voir les pour, les contre. Moi, je pense que la montagne de demain et les Jeux olympiques d'hiver doivent aussi se penser pour ces usagers qui n'ont pas l'occasion d'aller au ski, parce que, un, c'est cher, et parce que sinon ils n'ont pas de vacances, ou c'est une question de moyens. On ne va pas fermer cette expérience à ses seuls usagers, on doit l'ouvrir et proposer aux habitants des différentes régions de France de venir sur cet équipement-là pour l'utiliser. On sait que, pendant les quinze jours des Jeux olympiques, les gens vont suivre les Jeux olympiques et les épreuves, c'est une réussite, on a envie de les regarder, mais il ne faut pas que ça disparaisse juste après et que cette envie s'échappe. Le biathlon, on le regarde trois mois de l'année sur l'Équipe TV et après on n'y pense plus.
Séverine Desbouys, les acteurs locaux, les entreprises, vous semblent-ils prêts à réaliser ces investissements qu'on a évoqués ?
Alors, complètement, et je pense qu'on oublie bien souvent que justement les acteurs de la montagne sont souvent une référence quand il s'agit de parler de durabilité, de transition écologique. On s'en est toujours servi, notamment il y avait un programme à Courchevel qui était « Courchevel 2030 », où c'était quoi, la ville de demain ? Et c'est vrai que les montagnards ont cette vision et savent se projeter. Ils n'ont jamais subi ; là, ce qui est aussi un vrai enjeu aujourd'hui, c'est de se dire : quand on leur dit « bon, on va se projeter en quatre saisons », beaucoup disent « mais il y aura encore de la neige dans 100 ans » ; donc il y a un souhait, pour eux, d'être très impliqués, qu'ils ne soient pas écartés, mais justement de chasser en meute avec des gens qui peuvent avoir une expertise à plus grande échelle, mais avec eux et ensemble, et pas sans eux.
Il y a aussi de nombreuses entreprises à dimension nationale qui vont venir travailler pour les Jeux. Celles-ci, comment peuvent-elles s'impliquer ?
Je pense que l'objectif, si on veut pouvoir faire des jeux en étant innovant et efficace, c'est de pouvoir s'ouvrir justement au national, voire à l'international, par rapport à l'expertise. Demain, on sait que, par exemple, pour rénover un aéroport, comme c'est le cas — c'est tout le sujet de Lyon par exemple —, on va s'attacher les services de locaux tout en travaillant avec des grands groupes français qui ont demain cette capacité à livrer vite, parce qu'on a la temporalité qui est un vrai problème, et des groupes sur le plan national auront cette agilité et cette efficacité.
Bon, quand peut-on, à votre avis, Nicolas Lovera, espérer mesurer les répercussions des investissements qui seront réalisés pour les Jeux olympiques de 2030 ?
On a pu en parler un petit peu plus tôt, mais les Jeux olympiques, l'héritage, il ne faut pas l'attendre tout de suite. C'est quelque chose qui se fait vraiment sur le long terme. Donc si, en 2050, on voit vraiment des répercussions et qu'on voit qu'on a donné un nouvel dynamisme, un nouvel élan aux Alpes françaises et aux autres massifs français, on aura tout réussi. Ça nous laisse de belles perspectives.
Merci à tous les deux pour vos explications. Séverine Desbouys, je rappelle que vous êtes Senior Advisor chez Rydge Conseil, ancienne championne cycliste. Merci à vous. Et Nicolas Lovera, gérant de la société Playgones et consultant en aménagement ludique et sportif. Merci beaucoup.
Et merci pour votre écoute. Le podcast Rydge Conseil explore les évolutions et les initiatives de l'économie sociale et solidaire. Dans le prochain épisode, nous mettons en lumière la première fédération olympique à mission, sur le modèle de l'entreprise à mission. Nous décryptons ce dispositif innovant et ses avantages.